Au régal des Goncourt, la table du Grand Prix des lettres

FRANCE. Paris.

Un siècle que le plus prestigieux des prix littéraires est remis au restaurant Drouant. Dans cette institution parisienne, l'appétit du verbe n'a d'égal que celui de la table.

En 1903, amené à porter un avis sur la fraîche Société littéraire des Goncourt, Émile Faguet, académicien dans l'autre, la grande, la française, sentençait sévère: «Une Académiette!» Hors la vacherie, amusant d'observer comment, dès leurs débuts, note Le Figaro, ceux du Goncourt se virent ainsi placer sous le signe de l'appétit. Car de miettes, il arrive parfois que l'on fasse tout un banquet. Et, avec eux, quel banquet! Comme si la voracité était leur seconde nature. Non content de s'être taillé, en un bon gros siècle, la meilleure part au festin éditorial, ils n'ont eu de cesse de conjurer, dans leur gymnastique mondaine, l'esprit et l'estomac. Depuis de Gaulle, il est certes entendu que la politique de la France ne devrait pas se faire à la corbeille (boursière), mais, du côté des Goncourt, la popote littéraire s'est souvent jouée à hauteur de corbeille, fut-elle à pain. Dès les premiers temps, la bande d'Edmond s'active à traquer les belles plumes de la saison autant qu'à chercher une table propice à nourrir leur conversation. Ils siègent d'abord au Grand Hôtel, chez Champeaux, puis au Café de Paris sans vraiment trouver adresse à leur mesure. Jusqu'à ce 31 octobre 1914 où, un an après l'instauration de leur prix appelé à devenir fameux, ils élisent domicile au Drouant, place Gaillon. Rien d'innocent à la rencontre. Lancé par un Alsacien, Charles Drouant, ce modeste bistroquet, installé dans le dos des Grands Boulevards, a réussi à se tailler, en une génération, une solide réputation auprès de l'«artistocratie» de l'époque. Les Daudet, Renoir, Rodin, Pissaro mais aussi les Rosny, les Clemenceau, Octave Mirbeau, Claude Monet.

L'adresse a ce talent de soigner les âmes tout en flattant les panses. Drouant et les Goncourt ne se quitteront plus puisque, dès lors, tout est en place. La mécanique dramatique est parfaite. Unité de temps: chaque mardi désormais, les dix jurés se réuniront pour alimenter la chronique littéraire. Unité d'action: ils annonceront, la première semaine de novembre, le vainqueur du prix Goncourt, devenu, au fil des décennies, ce Graal qui, comme la vague, secoue le grand petit monde littéraire. Toujours recommencé, jamais tout à fait le même. Pour le lauréat, dix euros et la quasi-assurance de percer la bulle médiatico-financière. Pour la postérité, des grands crus, d'autres moins. Unité de lieu, enfin, avec ce Drouant, invisible onzième juré sans lequel la recette Goncourt manquerait de sel. Drouant et son escalier Ruhlmann, stoïque à accueillir le sac et le ressac journaliste, les jours de remise. À l'étage, le fameux salon, petit château des secrets, réputé inviolable mais qu'Alain Ayache perça, lors de la délibération 1958, planqué dans un placard.

Cette table encore, dont le célèbre ovale explique peut-être le sinusoïdal de certains jugements. Ces couverts, enfin. Au sens propre. Couverts précieux, en vermeil, pieusement gardés dans une chambre forte. Au sens figuré, car si l'académicien français s'incarne en un fauteuil, le Goncourt est un couvert. Le premier s'immortalise au sommeil du velours. Le second se raconte entre fourchette et couteau. Depuis 1961, sur une suggestion d'André Billy, chaque pièce est gravée au nom du juré. Au hasard des révérences, il passe d'un élu, l'autre. De bouche en bouche. Régis Debray, septième couvert, becte ainsi à la suite d'Hériat et de Tournier. Patrick Rambaud, cinquième couvert, après Aragon, Boulanger. Assouline, dixième couvert, comme avant lui Mac Orlan et Mallet-Joris.

Ainsi va le ventre des Goncourt. «Est-ce cela qu'on appelle la cuisine des prix littéraires…», selon la formule amusée de Robert Sabatier, quatrième couvert jusqu'en 2012, qui trouve comme un écho dans la remarque assaisonnée d'André Stil, premier couvert jusqu'en 2004: «Influencé, le Goncourt? Oui, par la qualité de la cuisine. L'exigence littéraire renforcée. On ne peut couronner n'importe quoi, n'importe qui, quand on a, d'avance, l'eau à la bouche d'un homard à la nage ou d'un carré d'agneau de Pauillac.» Et les chefs dans l'affaire? Depuis toujours, de solides pros, discrets, appliqués à orchestrer la tradition. Le rituel veut que le cuisinier vienne saluer les Goncourt à la fin du déjeuner mensuel et propose au secrétaire le menu du suivant. Et là encore, débats et empoignades. Louis Grondard, longtemps à la tête de la brigade, se souvient: «Deux ou trois mois après mon arrivée, face aux brouhahas et aux indécisions provoquées par mes propositions, François Nourissier a fini par me dire: “Faites donc ce que vous voulez, chef!”»

drouant

Son successeur, Antoine Westermann, ancien trois étoiles à Strasbourg, enrichit la sauce: «Je dresse l'oreille quand les Goncourt parlent de littérature. Nous parlons aussi cuisine. Ce sont tous de fins gourmets qui adorent découvrir le menu que je leur ai préparé. Et là, je suis sur mon terrain.» Selon lui, dans une belle humilité tranchant avec ce petit monde d'ego: «Sans le Goncourt, Drouant ne serait qu'un bon restaurant. Grâce au prestige du Prix, notre maison est connue dans le monde entier.»

Quant au mot de la fin (faim), accordons-le à l'actuel président et premier couvert, Bernard Pivot, pour lequel «Drouant réconcilie la littérature et l'estomac». Maxime habile, sucrée-salée, aigre-douce renvoyant au célèbre pamphlet La Littérature à l'estomac qui dénonçait, en 1949, la farce du barnum littéraire. L'auteur en était Julien Gracq. Il avait refusé le Goncourt 1951 pour son Rivage des Syrtes.

À lire, paru l'an dernier: Du côté de chez Drouant. Cent dix ans de vie littéraire chez les Goncourt, Pierre Assouline (Gallimard/France Culture).

Article de Emmanuel Rubin, publié dans Le Figaro, à Paris.

http://www.lefigaro.fr/gastronomie/2014/11/01/30005-20141101ARTFIG00003-au-regal-des-goncourt.php

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