Mode : Bettina, égérie de l’apprêt-guerre

bettina 1 07

Dans le tourbillon de la haute couture des années 50, la fluette mannequin française, muse de Jacques Fath et de Givenchy, s’imposait en une des magazines. A 89 ans, l’icône du New Look, à qui la galerie Azzedine Alaïa rend hommage, porte un œil acerbe sur la mode actuelle, raconte Elvire Von Bardeleben dans Libération . «Simone Bodin n’a jamais existé. Dans le métier, on ne m’appelait que Bettina.»Ainsi répond la femme de 89 ans quand on l’interroge sur son nom. Née Simone Bodin, rebaptisée Bettina par le couturier Jacques Fath en 1947, elle fut sans doute la première mannequin que les Français nommèrent par un prénom. Après la Seconde Guerre mondiale, on n’y échappait pas, elle était omniprésente dans les médias, immortalisée par Erwin Blumenfeld et Irving Penn, annonçant la starification future des top-models. «J’ai travaillé avec tellement de photographes, ça donne le tournis, se souvient-elle quand on la rencontre à Paris, à l’occasion d’une exposition que lui consacre Azzedine Alaïa dans sa galerie. "Clac, clac", faisaient les appareils photo. Enfin, ça dépend avec qui. Henri Cartier-Bresson, c’était plus petit : "tchic tchic". Irving Penn, il était exigeant, exigeant… Une fois qu’on avait trouvé la pose - et pas toujours la plus confortable -, il ne fallait plus bouger. Il me faisait un peu peur mais ses photos étaient magnifiques. Henry Clarke jouait au metteur en scène, comme au théâtre.»

«LE SENTIMENT QUE TOUT ÉTAIT POSSIBLE»

Sur les photos d’Irving Penn, l’œil est happé par le point de fuite, la taille marquée de Bettina, symbole du New Look qui se détache d’un fond brumeux. Gordon Parks la saisit de profil, le corps en équilibre instable, buste en avant et mollets en arrière. Chez Horst P. Horst, son tailleur noir se découpe comme une ombre chinoise tandis que Robert Doisneau la fait poser en mouvement, le manteau soulevé par une bourrasque. D’autres clichés la montrent aussi au naturel, promenant ses chiens dans Paris (Henri Cartier-Bresson), ou en train d’essayer la «blouse Bettina» que Hubert de Givenchy a dessinée pour elle (Nat Farbman). «Je n’ai pas changé, c’est la vie qui a changé», affirme-t-elle. Assise bien droite dans un fauteuil des salons de l’hôtel Montalembert, non loin de son appartement du VIIe arrondissement, elle sirote un thé fumé. De petite taille, fine, elle est élégante dans des vêtements qui ne trahissent pas son âge : chemise en soie et leggings rouges, paletot en laine bouillie beige. Tout est griffé Alaïa, sauf les baskets, Adidas. Elle est chic sans avoir l’air apprêtée, originale sans donner dans la douairière décalée. De la jeune fille des photos en noir et blanc, à qui les cheveux sombres, les sourcils marqués et l’air espiègle donnaient un air de famille avec Audrey Hepburn, elle a gardé la malice. Mais l’octogénaire est d’un blond vénitien, a de grands yeux bleu vif et des taches de rousseur. «A l’époque, les photographes se préoccupaient surtout de la lumière. On n’avait pas de maquilleur ou de coiffeur, il fallait se débrouiller toute seule», se souvient-elle. Pour faciliter leur travail, elle unifiait son teint, creusait ses joues, soulignait ses yeux d’un trait d’eye-liner et colorait sa bouche. «Aujourd’hui, tout est devenu lourd, dur, reprend-elle. Il y a une telle concurrence dans notre société que les gens sont obligés de se manger les uns les autres. Quand j’ai commencé après la Libération, on se disait "Ouf ! On a survécu !" On avait le sentiment que tout était possible.» Elevée par sa mère à Elbeuf, en Normandie, Simone Bodin tente toute jeune sa chance à Paris avec l’idée de devenir dessinatrice de mode. Le couturier à qui elle présente ses dessins, Jacques Costet, la réoriente immédiatement : «Il m’a mise dans cette robe de velours vert, j’étais pleine de taches de rousseur, sur des petits talons noirs. C’était une évidence : j’étais faite pour être mannequin.» La France vit alors l’une des périodes les plus marquantes de la mode : la haute couture connaît son heure de gloire, avant d’être marginalisée par le prêt-à-porter. Stimulés par les années de privation, les couturiers renouent avec l’opulence, transforment le corps de la femme en un objet glamour. La future Bettina est au cœur de ce tourbillon de virtuose, dédramatisant les tenues somptueuses par son air juvénile. «Elle possédait une gaieté et une vivacité rafraîchissantes, que l’on a associées à la renaissance de Paris, à une nouvelle ère», analyse Sylvie Lécallier, chargée du fonds photographique au palais Galliera, le musée de la Mode et du Design. Après son arrivée à Paris, Bettina se marie rapidement avec Benno Graziani, reporter photographe à Paris-Match (dont elle divorce encore plus vite, mais gardera le nom de famille).

bettina 2

 

SUR LE TERRAIN DE CHASSE DES ANGLO-SAXONNES

En 1947, elle fait une rencontre professionnelle déterminante en la personne de Jacques Fath, couturier qui se démarquait de son concurrent Christian Dior par sa fantaisie et son exubérance. Bettina lui inspire un nouveau style, plus proche de celui des femmes que l’on voyait dans la rue, il en fait sa muse et prévient les journalistes qu’il a trouvé «la mannequin». Christian Dior, alors au sommet de sa gloire - il vient de lancer le New Look - propose également à Bettina de travailler pour lui, mais elle refuse, «par instinct». Trouvait-elle sa mode trop classique ? Elle répond ingénument : «J’ai porté beaucoup de Dior dans les magazines. Je me suis habillée chez lui du temps de Saint Laurent. Puis chez Saint Laurent.» En 1952, fidèle à son goût pour ceux qu’elle considère comme des «précurseurs du prêt-à-porter», elle aide le jeune Hubert de Givenchy à lancer sa maison en jouant non seulement le rôle de mannequin mais aussi d’attachée de presse. «Un double rôle très étonnant, souligne Didier Grumbach, président d’honneur de la Fédération française de la couture. Etre mannequin était peu considéré à l’époque et, dans un sens, elle est la première à occuper un statut quasiment bourgeois.» Bettina aurait pu rester mannequin cabine mais elle part à la conquête d’un terrain de chasse alors gardé par les Anglo-Saxonnes : les unes des magazines. «Bettina sort du lot, on la reconnaît immédiatement : elle est plus petite, plus jeune et moins sophistiquée que les beautés américaines altières et froides à la Suzy Parker ou Ivy Nicholson», explique Sylvie Lécallier. Elle impose sa silhouette gracile en couverture de Elle, de l’Officiel de la mode ou de Vogue, et Paris-Match consacre un reportage à une de ses séances chez le coiffeur tandis que Life la montre chez elle, avec son chat siamois, en train de préparer le café. Pour autant, elle refuse de comparer son statut à celui des supermodels des années 90 (Claudia, Cindy…) qui représentèrent le paroxysme de cette starification car, selon Bettina, «dans les années 50, on se souvenait quand même plus des vêtements que des filles». «J’entrais dans la vie des gens», ajoute-t-elle. En même temps que les médias pénétraient la sienne. Elle dit ne pas l’avoir vécu comme une intrusion, puisqu’elle a de toute façon «rarement été perturbée par les choses qui [lui] sont arrivées».Une affirmation corroborée par le portrait que son amie Françoise Sagan lui a consacré en 1972 dans Vogue Paris : «Bettina a une santé de fer, un charme fou […] et des fous rires toute l’année. Elle vit depuis vingt ans dans ce milieu cannibale nommé "Jet Society" qui s’appelait autrefois "demi-monde" et elle y reste libre, ce qui est à mon sens un tour de force.» COCO «L’EXCEPTION», ALAÏA «L’ARTISTE» A 89 ans, Bettina pétille toujours. Raconte une conférence qu’elle a donnée il y a trois ans sur la mode à Atlanta, souligne l’attention nouvelle portée à la nature en France ou évoque les impressionnistes, qu’elle estime plus que l’art contemporain(«C’est trop nouveau, et cette consommation effrénée, c’est une folie ! Quand on voit les prix…»). Lorsque la conversation s’interrompt, elle s’enquiert : «Que voulez-vous savoir ?» Mais il est un épisode de sa vie dont elle a toujours refusé de parler. En 1955, elle rencontre le prince Ali Khan, qui vient de se séparer de Rita Hayworth. Pour lui, elle renonce à travailler. Cinq ans plus tard, elle survit à un accident de voiture où il trouve la mort. Sa voix fluette devient tranchante si l’on aborde le sujet : «Ma vie a changé, c’est tout. Pas de question.» «Quand Bettina a été décorée commandeure des Arts et des Lettres en 2010, la famille d’Ali Khan était présente. Elle a toujours été à son aise partout, célébrée par tout le monde», se souvient Didier Grumbach. L’égérie ne cherchera pas à relancer sa carrière de mannequin mais fait une exception pour Coco Chanel («mademoiselle Chanel», corrige-t-elle), qu’elle fréquente par leur ami commun Jacques Chazot. En 1969, la couturière a l’idée de faire une collection entière sur elle, qu’elle va inspirer et présenter. «Les journalistes ont beaucoup applaudi et mademoiselle Chanel est remontée furieuse dans son escalier. Elle m’a dit : "C’est toi qu’ils applaudissent, pas moi"», raconte Bettina, que l’anecdote semble toujours amuser. Voit-elle une continuité entre le travail de Coco Chanel et celui de Karl Lagerfeld ? «Oh, il y a un gouffre entre eux. Ils n’ont pas la même personnalité, ni le même goût. Celui de Chanel était sûr.»Puis elle conclut : «Aujourd’hui, les gens aiment le logo.» Elle juge la mode actuelle«extrêmement exploitée, commercialisée»,excepté quelques-uns de ses chouchous, comme Alaïa, «qui est un artiste : il sait rendre les femmes belles et fait marcher sa maison comme il veut». Bettina n’a pas eu d’enfant, dit s’être occupée d’elle, avoir préféré une vie de voyages. «Le monde se rétrécit avec un enfant. Et le monde s’est rétréci, il y a tellement d’endroits où on ne peut plus aller. En Afrique par exemple, où les gens meurent comme des mouches à cause d’Ebola. C’est grave, beaucoup plus grave que n’importe quoi.» Après un silence qui ressemble à une absence, elle ajoute : «Ça signifie qu’on ne doit plus s’embrasser alors qu’on s’embrasse beaucoup dans les maisons de couture.» Avant de reprendre, avec un sourire : «Que voulez-vous savoir ?»

Bettina Du 13 novembre au 11 janvier

Galerie Azzedine Alaïa, 18, rue de la Verrerie, Paris 75004.

http://www.alaia.fr/

Par Elvire Von Bardeleben Publié par Libération le 24 novembre 2014

http://next.liberation.fr/mode/2014/11/07/bettina-egerie-de-l-appret-guerre_1138743