France terre d’artistes, Paris aussi

Le peintre chinois Yan Pei-Ming dans son atelier d’Ivry-sur-Seine, Sakutin AFP

«J’ai deux amours, mon pays et Paris.» Les paroles de cette chanson des années 1930 de l’Américaine Joséphine Baker semblent bien datées tant le French bashing s’est mu en sport national, écrit Roxana Azimi. Ce goût si français de la contrition a de quoi s’alimenter : appareil politique décevant, manque de compétitivité, corporatisme, etc. «J’aime Paris toujours, comme au début », affirme pourtant haut et fort l’artiste suisse Thomas Hirschhorn, qui vit depuis 2000 à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Si cet artiste militant, qui a érigé la philosophie en arme de combat, a élu domicile en banlieue parisienne, ce n’est pas « pour être dans le coup » ni « pour se la couler douce ». Le pittoresque à la Amélie Poulain ? Très peu pour lui. C’est au contraire «pour se conforter à sa propre mesure» qu’il est venu, pour se construire une pensée qui a trouvé sa plus belle expression, en 2004, avec le projet du Musée précaire Albinet. Pendant un mois, il présentait aux riverains des œuvres d’artistes utopiques dans le quartier du Landy, à Aubervilliers. L’Helvète n’est pas le seul étranger à avoir choisi la France comme terrain de maturation et d’expérimentation. Des années 1950 à 1970, l’Hexagone était un passage obligé. Lorsque la peintre américaine Shirley Jaffe a posé ses valises en 1949 à Paris, la capitale était encore au sommet. « Les artistes venaient ici, déterminés à y vivre, à être français », reconnaît cette petite dame chenue et énergique. « Il n’était alors pas question d’aller ailleurs. On lisait Gide, on écoutait Brassens », ajoute l’artiste conceptuelle turque Nil Yalter, qui s’y est installée, en 1965, rejoignant d’autres compatriotes comme Sarkis. A défaut d’être un Eldorado, la capitale était un lieu de découvertes et de débats.

« La jeune génération turque regarde l’Angleterre, l’Allemagne, l’Amérique  »

Nil Yalter se souvient de ses premiers chocs : les monochromes d’Yves Klein, Les Chaises de Ionesco, la rencontre furtive avec Sartre et Beauvoir. Pour beaucoup de créateurs, la France servait d’échappatoire à un quotidien aliénant. L’Espagnole Esther Ferrer a choisi Paris en 1973 pour fuir le franquisme. C’est là où cette femme au verbe haut, pionnière de la performance, a « appris l’indépendance, le féminisme ». Et d’ajouter : « Cela m’a permis de prendre position. » De même, Nil Yalter a peaufiné, ici, son travail féministe et son regard sur les laissés-pour-compte. Mais, admet-elle : « Je suis le dernier des Mohicans. La jeune génération turque regarde l’Angleterre, l’Allemagne, l’Amérique.» Ce temps bienheureux où l’Hexagone aimantait les créateurs étrangers n’est pas totalement révolu. Certes, les moteurs de la nouvelle garde d’artistes émigrés ne sont plus politiques ou esthétiques. «Mon compagnon est français», avance la jeune Allemande Ulla von Brandenburg, établie depuis neuf ans en France. Idem pour sa compatriote Katinka Bock, venue à Paris en 2001 pour trois mois avant d’y fonder un foyer ; ou pour le peintre Tim Eitel, qui a rejoint depuis trois ans et demi sa moitié à Paris. Certes, reconnaissent-ils, leur choix surprend leur entourage : Paris est chic mais si peu stratégique. Hormis la semaine de la FIAC en octobre, la ville n’est pas sur la feuille de route des grands commissaires d’exposition internationaux. Le marché y est restreint et les galeries, pour la plupart, de taille moyenne. Qu’importe.

« J’aimerais faire partie de la scène française, donner ma part et prendre en retour  »

Pour Tim Eitel, qui a pris depuis toujours les diktats à rebours, les « mauvais choix » n’existent pas. Plutôt que d’étudier à la prestigieuse Kunstakademie de Düsseldorf, il a opté pour l’académie de peinture de Leipzig. Il s’adonne à une expression figurative alors que l’abstraction prévaut aujourd’hui. Bien lui en a pris : il est désormais un peintre très connu en Allemagne. « Il suffit d’être bien dans sa tête et dans son travail pour être bien dans une ville, confie-t-il. Le plus important, c’est d’être quelque part où l’on trouve des gens qui ont l’énergie. J’aimerais faire partie de la scène française, donner ma part et prendre en retour.» Paradoxe hexagonal, ces artistes étrangers ont plus de chance d’émerger en France que les natifs. « Les Français aiment la culture allemande. Ils associent ça à la qualité Mercedes », avance Ulla von Brandenburg. Pour être « sur les écrans des gens », cette dernière avait, à ses débuts, écumé les vernissages. Très vite, elle prend part à des expositions de groupe. Elle est repérée par une bonne galerie, Art : Concept. « Mon plus grand avantage, c’est que je ne connaissais personne. Je ne savais pas qui faisait quoi, j’étais comme une page blanche sans préjugé », confie-t-elle. Ses préjugés, Katinka Bock les a très vite mis sous le tapis. « Il y a d’un côté beaucoup de structures autoritaires en France, mais aussi beaucoup de soutien pour faire une exposition en galerie, confie-t-elle. C’est très différent de Berlin où il y a une démocratie de base : peu de choses pour tout le monde.» La rampe de lancement new-yorkaise offre une puissance de feu supérieure, mais tout n’y est pas rose. « A New York, si à la deuxième exposition tu ne vends pas, tu es fini. En France, on donne du temps, on sait que l’artiste ne peut pas aller plus vite que la musique du marché», remarque la star chinoise Yan Pei-Ming, qui vit à Dijon depuis 1982.

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« A Paris, j’aime ma liberté. Je n’ai pas à me définir en tant qu’artiste américaine ou française » Shirley Jaffe, peintre

L’étroitesse de la scène artistique parisienne au regard d’autres capitales plus branchées peut être un atout. «A Berlin, il y a 3 millions d’artistes. J’aurais été une parmi d’autres. En France, je suis moins noyée dans la masse », explique Ulla von Brandenburg. Et d’ajouter :«Je suis en dehors de la société française. J’aime bien être à l’écart, je le suis aussi de l’Allemagne. Je ne suis dans aucune chapelle, et j’aime ça. En Allemagne, en tant qu’Allemande, j’aurais été plus concernée, j’aurais dû me positionner. » Ce que ne contredit pas son aînée, Shirley Jaffe : « A Paris, j’aime ma liberté. Je n’ai pas à me définir en tant qu’artiste américaine ou française. » Cette nonagénaire, qui grimpe tous les jours à pied les quatre étages de son atelier dans le 5arrondissement, ne regrette rien. Même si sa carrière aurait pris un autre tour dans un pays plus « prescripteur » comme les Etats-Unis. Même sérénité chez Sheila Hicks qui aurait sans doute fait florès outre-Atlantique. Son langage basé sur le textile, à mi-chemin entre l’art et le design, aurait trouvé plus d’écho dans un pays où les catégories sont moins étanches. « Où que je sois, je trouve des choses. Je n’ai pas besoin de m’échapper pour me trouver », réplique-t-elle avec élégance. Certains ont bien tenté leur chance ailleurs. L’artiste islandais Erro s’est posé en 1958 en France. Mais jusqu’en 1968, il s’est rendu à quatre reprises à New York. Sa critique de l’hyperconsumérisme et son usage de la bande dessinée trouvaient du grain à moudre dans une Amérique triomphante. Pourtant, après quelques séjours, Erro est revenu au bercail parisien. «A New York, j’étais ami avec tout le monde, mais je ne serais pas devenu grand-chose, confie-t-il sans amertume. Heureusement, je ne suis pas resté. J’ai compris que, pour les Américains, tout ce qui venait d’ailleurs ne valait rien. Ils ne voulaient rien voir sauf eux-mêmes. Ils se considéraient comme les grands.»

«  Je parle français mais je réfléchis en allemand »

Le Camerounais Barthélémy Toguo aurait, lui, connu une autre trajectoire s’il était demeuré en Allemagne après ses deux années d’études à la Kunstakademie de Düsseldorf. Il a préféré rentrer en 2000 en France, où il avait commencé sa formation. « Je voulais revenir là où le discours sur l’art était faussé, montrer qu’on pouvait être un artiste contemporain en travaillant la peinture et la sculpture, déclare-t-il. J’ai préféré la difficulté, combattre un système dogmatique.» Parfois, l’exil aide les artistes étrangers à mieux cerner leur identité. Yan Pei-Ming se sent aujourd’hui «très français», lui qui possède un atelier de 1 000 m2 à Dijon et un autre de 3 000 mà Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). « Avec les Chinois, les discussions tournent surtout autour du business», regrette-t-il. Le cas d’Anselm Kiefer, qui a élu domicile en 1993 à Barjac (Gard), est plus complexe. «Depuis l’adolescence, Anselm s’est consacré à l’étude des langues romanes et notamment le français, rappelle son ami, l’éditeur José Alvarez. Il a souhaité que cette culture française soit également celle de ses enfants, et c’est le pays où il souhaiterait installer sa fondation.» Ce qui ne l’empêche pas de se sentir avant tout allemand. A Barjac, il a d’ailleurs recréé l’esprit de son atelier de Hornbach, dans l’Allemagne profonde. «Quand on va ailleurs, on porte toujours sur son dos sa culture de naissance, tout ce dont on peut se souvenir, note Anselm Kiefer. Je parle français, je lis Paul Valéry, Barthes, Racine ou Corneille, mais je réfléchis en allemand. Quand on est vieux, on peut changer d’outils, mais on ne peut pas changer de matière première.»

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« Les clichés, ce sont les Français eux-mêmes qui les propagent  »

Quel que soit leur sentiment d’appartenance à la communauté locale, une chose surprend ces artistes étrangers : l’autocritique exacerbée. «Les Français passent leur temps à battre leur coulpe, s’étonne Tim Eitel. Les clichés, ce sont les Français eux-mêmes qui les propagent.» Certes, il déplore le manque de collégialité entre les artistes. « Il n’y a pas de groupe, pas d’entraide, peu de mélange entre les artistes les plus jeunes et les plus établis », regrette-t-il. Bien qu’il refuse de « cracher dans la soupe », Yan Pei-Ming n’en est pas moins lucide sur les besoins de réforme du pays, allant jusqu’à réclamer «une bonne révolution». Tous le reconnaissent : Paris est trop cher. Trouver un atelier vire parfois au cauchemar. Pour avoir un espace de travail important, Ulla von Brandenburg a d’abord migré à Montreuil (Seine-Saint-Denis) avant d’atterrir à Nogent-l’Artaud (Aisne), près de Château-Thierry.

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Paris est triste, rajouterait presque dans un soupir Esther Ferrer. «Quand je suis venue, je ne pensais pas que je vivrais le désengagement, le désenchantement, admet-elle.Beaucoup de gens luttent, mais il y a un pessimisme généralisé.» D’autres épinglent une pensée sclérosée qui ossifie aussi jusqu’à l’architecture de la capitale. «J’ai l’impression que Paris tourne le dos à son époque», écrivait, en 2006, Thomas Hir­schhorn. Ces propos, il les revendique encore aujourd’hui : « Paris se referme sur soi en se protégeant et en s’isolant. Paris se détourne de ce qui est le propre d’une métropole: grandir et encore grandir, se développer, dépasser ses frontières, pousser ses limites, faire tomber ses propres murs, ses propres barrières.» A méditer.

Par Roxana Azimi, paru dans Le Monde

À VOIR : « Yan Pei-Ming », à la Fondation Vincent-Van-Gogh, Arles (Bouches-du-Rhône), jusqu’au 17 mai 2015. www.fondation-vincentvangogh-arles.com, « Sheila Hicks », au Palais de Tokyo, Paris 16e, jusqu’au 25 avril 2015. www.palaisdetokyo, « Erro, au Musée d’art contemporain de Lyon, jusqu’au 22 février 2015. www.mac-lyon.com

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/arts/article/2014/12/18/france-terre-d-artistes_4543419_1655012.html#Q7xTcbCAfLTfEVcH.99

http://abonnes.lemonde.fr/arts/article/2014/12/18/france-terre-d-artistes_4543419_1655012.html

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