Jeff Koons et le Centre Pompidou dans la tourmente

C’est la polémique du printemps...  Mais elle touche au grand débat sur la création, l'art et le plagiat. Au départ, une modeste carte postale de 1975, à l'arrivée, une sculpture valant des millions de dollars : la justice a estimé qu'une œuvre du plasticien américain Jeff Koons était bien la "contrefaçon" d'un cliché du photographe français Jean-François Bauret.

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C'est la veuve de Jean-François Bauret, Claude Bauret-Allard qui a remarqué la ressemblance plus que frappante entre la photo de deux enfants réalisée par son mari dans les années 70, qui avait à l'époque rencontré un grand succès sur carte postale, et Naked, une statue de l'artiste américain Jeff Koons, star des maisons de vente aux enchères, qui s'apprêtait à être exposée au Centre Georges Pompidou à Paris lors d'une grande rétrospective consacrée à l'artiste américain en 2014. Elle demande alors au Centre de retirer l’œuvre de l'expo, et attaque la société Jeff Koons LLC, dont l’artiste est le gérant pour plagiat. « L’artiste américain déclare régulièrement sa flamme à Paris, qui le lui rend bien en lui consacrant d’importantes expositions, note justement Elisabeth Couturier. Mais, pour l’heure, la personnalité la plus « bankable » de l’art contemporain risque de déchanter"...

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Le tribunal de grande instance de Paris a condamné la société Jeff Koons LLC, dont l'artiste est le gérant, et le Centre Pompidou, à verser ensemble 20.000 euros aux ayants droit du photographe en réparation du préjudice subi, auxquels s'ajoutent 20.000 euros pour leurs frais de justice. Le Centre Pompidou est condamné non pour avoir exposé la sculpture, mais pour l'avoir reproduite dans les catalogues d'une exposition consacrée au célèbre plasticien américain. Jeff Koons LLC devra payer 4.000 euros supplémentaires à la famille pour avoir reproduit l'œuvre litigieuse sur son site internet, selon ce jugement dont l'AFP a eu copie. Les juges ont également interdit d'exposer en France "Naked" (Nus), réalisée en 1988 par Jeff Koons.

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Cette sculpture en porcelaine haute d'un peu plus d'un mètre représente un petit garçon offrant à une petite fille un bouquet de fleurs, les deux étant nus. Un exemplaire a été vendu pour plus de 8 millions de dollars en 2008 par Sotheby's à New York.

En janvier 2013, un article de blog fait le rapprochement avec un cliché du photographe français Jean-François Bauret. Ce n'est qu'après le décès de ce dernier, en janvier 2014, que ses proches en prennent connaissance. Ils exigent d'abord que l'œuvre ne soit pas exposée comme prévu lors d'une spectaculaire rétrospective consacrée à Jeff Koons au Centre Pompidou. La sculpture est effectivement absente de l'exposition, qui attire 650.000 visiteurs de novembre 2014 à fin avril 2015 -officiellement, elle a été endommagée lors du transport. Les ayants droit assignent finalement Jeff Koons lui-même, sa société et le Centre Pompidou en janvier 2015.

Le cliché "Enfants", réalisé par Jean-François Bauret en 1970 et diffusé en 1975 sous forme de carte postale, représente deux enfants nus, dans une pose quasiment identique à celle de "Naked". Selon les juges, il en ressort une "atmosphère de tendresse et de pureté", alors que la sculpture de Jeff Koons ajoute un décor kitsch et une "connotation sexuelle évidente". Mais ces variations "n'empêchent pas de reconnaître et d'identifier les modèles et la pose" de la photographie d'origine (http://jfbauret.free.fr/enfants.htm).

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Déjà condamné pour plagiat

L'artiste américain s'est selon le tribunal "servi des modèles de la photographie en faisant l'économie d'un travail créatif, ce qui ne pouvait se faire sans l'autorisation de l'auteur", considéré comme un pionnier du "portrait nu" dans les années 1970 en France. Tout en reconnaissant le préjudice "patrimonial" autant que "moral" subi par la famille de Jean-François Bauret, le tribunal a tenu à le ramener "à de plus justes proportions : les ayants droit, dont la veuve, avaient réclamé plus de 3 millions d'euros de dommages et intérêts. Les juges ont souligné que la sculpture "Naked" n'avait pas été exposée à Paris, mais seulement reproduite dans des catalogues d'exposition et montrée dans des reportages, sans "médiatisation particulière".

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Par ailleurs, la sculpture n'est pas l'une des "œuvres iconiques de l'artiste", au même titre par exemple que son célébrissime "Balloon Dog", sculpture monumentale figurant un chien en ballon de baudruche, qui détient le record d'adjudication absolu pour une oeuvre contemporaine (58,4 millions de dollars en 2013).  Jeff Koons a été poursuivi et condamné pour plagiat à diverses reprises. Sa sculpture "Fait d'hiver" par exemple, appartenant à la même série d'oeuvres que "Naked", fait-elle aussi l'objet d'un contentieux, cette fois avec le publicitaire Franck Davidovici. Ce dernier reproche à Jeff Koons d'avoir plagié une publicité pour la marque de vêtements Naf Naf de 1985, mettant en scène un petit cochon et une femme allongée dans la neige. L’artiste, déjà épinglé à propos de pièces de la série « Banality » (1988) pour laquelle il avait réinterprété des images publicitaires ou des objets du commerce, ne semble pas vouloir faire appel. La question du plagiat déclenche pourtant des échanges passionnés. Quelques-uns estiment qu’il s’agit, ni plus ni moins, d’un vol. A l’opposé, d’autres répliquent que l’histoire de l’art est faite d’emprunts. Ils défendent le principe de la « citation », du « détournement » ou de « l’interprétation » comme pratiques éternelles du monde de l’art.

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« Sans Esope, La Fontaine n’aurait pas écrit ses fables, rappelle Elizabeth Couturier. Picasso et Bacon ont plagié sans vergogne Vélasquez. D’Orphée à Don Juan, des dizaines de héros ont servi de modèles à des générations d’auteurs qui n’ont jamais songé à se faire des procès. Dali a rajouté des moustaches à la Joconde… Mais ils s’en prenaient à des œuvres tombées dans le domaine public.

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Pour les créateurs, tout est dans le style. Mais pour les avocats spécialisés dans le droit de la propriété intellectuelle, c’est plus compliqué , note Paris Match : « Juridiquement, la reprise d’une œuvre sans l’accord du titulaire n’est pas admissible, explique Me Vanessa Bouchara :. Si on laisse des artistes reprendre l’œuvre de tiers, plus rien n’est protégeable. » Orlan, qui elle-même attaque pour plagiat Lady Gaga, ne mâche pas ses mots : « Il n’y a aucune raison pour qu’on copie ou s’inspire d’un ou d’une artiste sans le ou la citer, sans négocier avec lui ou elle, sans lui rendre hommage. Certains n’ont pas à être le laboratoire de recherche et de développement des autres. »  Jeff Koons aurait dû négocier avec Bauret. Cela vaudrait un vrai débat, lance Elizabeth Couturier. Et pourquoi pas au Centre Pompidou ? Bonne idée !

 

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