Le "stylo" n’a pas dit son dernier mot

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"Vous avez sans doute, ces derniers jours, griffonné une liste de courses sur un bout de papier ou laissé un Post-it sur un bureau, écrit Anne Chemin, dans un très beau texte publié par Le Monde. Peut-être avez-vous écrit un mot dans le cahier de correspondance de votre enfant ou pris rapidement des notes pendant une réunion. Mais quand avez-vous rédigé pour la dernière fois un long texte à la main ? A quand remonte votre dernier courrier « à l’ancienne », réalisé avec un stylo, sur une feuille de papier ? Faites-vous partie de ces gens, qui, dans leur activité professionnelle, abandonnent peu à peu le crayon au profit des agréments du clavier ?

Nul ne peut encore mesurer avec précision le déclin de l’écriture manuscrite, mais une enquête britannique, effectuée en juin auprès de 2 000 personnes, laisse entrevoir la profondeur du phénomène. Selon ce sondage commandé par Docmail, un Britannique sur trois n’a pas écrit à la main depuis six mois – en moyenne, le dernier document tracé au stylo remonterait à quarante et un jours. Les gens écrivent sans doute plus qu’ils ne le pensent, mais une chose est sûre : les nouvelles technologies permettent aujourd’hui de rédiger des textes avec une telle rapidité que, dans le monde du travail, elles supplantent peu à peu l’écriture manuscrite.

Les Etats-Unis en ont tiré les conséquences. Puisque les mails et les SMS ont remplacé les courriers, puisque les étudiants prennent désormais leurs notes sur ordinateur, puisque les employés effectuent leurs travaux sur écran, l’écriture dite « cursive », qui lie entre elles les lettres d’un même mot, ne fait plus partie des enseignements obligatoires du « Common Core Curriculum Standards », le socle commun à tous les Etats. Depuis 2013, les petits Américains sont obligés d’apprendre l’usage du clavier et l’écriture « script » (les caractères d’imprimerie), mais ils ne sont plus tenus de peiner sur les pleins et les déliés de l’écriture « attachée », encore moins sur ses capitales ornées de boucles.

Intenses controverses

Aux Etats-Unis, cette réforme a donné lieu à d’intenses controverses. Dans un éditorial publié le 4 septembre 2013, le Los Angeles Times s’est félicité de cette salutaire avancée. « Les Etats et les écoles ne devraient pas s’obstiner à apprendre aux enfants à écrire en attaché sur la foi d’une idée romantique selon laquelle c’est une tradition, un art ou une compétence fondamentale dont la disparition serait une tragédie culturelle. Evidemment, tout le monde doit être capable d’écrire sans ordinateur mais, d’une manière générale, l’écriture script est suffisante. (…) Ecrire en caractères d’imprimerie est plus clair et plus lisible. Et, pour beaucoup, c’est également plus facile et quasiment aussi rapide. »

Certains Etats, comme l’Indiana, ont cependant décidé de maintenir l’apprentissage de l’écriture cursive à l’école. Si cet enseignement disparaît, affirment-ils, les jeunes Américains ne pourront plus lire les cartes d’anniversaire de leurs grands-parents, les annotations que les professeurs portent sur leurs copies, ou le texte original de la Constitution et de la Déclaration d’indépendance, qui ont été rédigées à la main. « Personnellement, je n’arrive plus à me rappeler la dernière fois que j’ai lu la Constitution », a rétorqué avec humour l’universitaire Steve Graham, professeur de sciences de l’éducation à Arizona State University.

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Les outils et les supports de l’écriture n’ont cessé de changer

Cette petite révolution a beau déchaîner les passions, elle ne constitue pas tout à fait une première. Depuis l’invention de l’écriture en Mésopotamie, 4 000 ans avant notre ère, l’humanité a traversé bien des révolutions technologiques. Des tablettes sumériennes à l’alphabet phénicien du premier millénaire avant Jésus-Christ, de l’invention du papier, en Chine, au début de notre ère, à la naissance du codex – ce cahier de feuilles manuscrites qui deviendra le livre –, de l’invention de l’imprimerie au XVe siècle à l’apparition du stylo Bic dans les années 1960, les outils et les supports de l’écriture n’ont cessé de changer.

A première vue, la bataille entre le clavier et le stylo pourrait donc apparaître comme le énième soubresaut de la longue histoire de l’écriture – une simple affaire d’outil auquel l’homme finira, vaille que vaille, par s’adapter. Peu importe d’ailleurs la manière dont on écrit un texte, pense-t-on souvent, ce qui compte, c’est sa qualité. Qui se demande, à la lecture d’un document, s’il a été rédigé avec un stylo ou tapé sur un ordinateur ? Qui s’interroge, lorsqu’il découvre un écrit, sur le geste technique qui a permis d’en conserver la trace ?

Des schémas cognitifs très différents

Les experts de l’écriture nous racontent pourtant une autre histoire : le stylo et le clavier font appel à des schémas cognitifs très différents. « L’écriture manuelle est un geste complexe qui mobilise à la fois des capacités sensorielles – je sens le stylo et la feuille –, motrices – j’utilise mes doigts – et cognitives – je dirige le mouvement par la pensée, souligne Edouard Gentaz, directeur de recherche au CNRS et professeur de psychologie du développement à l’université de Genève. Les enfants mettent d’ailleurs plusieurs années à maîtriser cet exercice de motricité fine : il faut arriver à tenir fermement l’outil scripteur tout en le déplaçant pour laisser une trace différente pour chaque lettre. »

Avec le clavier, l’enfant ne travaille pas du tout de la même façon. Il ne s’agit plus de dessiner une lettre en faisant appel à sa mémoire visuelle et à son habilité manuelle, mais de repérer une touche et de la frapper. Le geste est facile – les enfants l’acquièrent d’ailleurs très rapidement – mais surtout, il est le même, quelle que soit la lettre : pour écrire un A ou un T, le mouvement de la main est identique. « C’est un changement important, résume le chef du service de psychiatrie pour adultes de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris), Roland Jouvent, qui prépare un livre sur ce sujet. L’écriture manuscrite est inscrite dans un mouvement singulier du corps, l’écriture au clavier ne l’est pas. »

Le stylo et le clavier utilisent en outre des supports d’écriture très différents. « Le traitement de texte est un outil normatif et standardisé, constate Claire Bustarret, spécialiste des manuscrits reliés en codex au Centre Maurice-Halbwachs (CNRS). On peut bien sûr modifier le format de la page, choisir la police de caractères et la taille des lettres, mais il est impossible d’inventer une forme qui n’a pas été prévue par le programme informatique. Le papier autorise une plus grande liberté graphique : on peut écrire à l’endroit ou à l’envers, respecter ou non les marges, superposer ou déformer les tracés, rien n’oblige à suivre un programme préalable. C’est aussi un support à trois dimensions que l’on peut s’approprier en le pliant, en le découpant, en l’agrafant ou en le collant, comme le faisait Marcel Proust avec ses paperolles. »

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Une fois le texte terminé, l’écran et le papier ne restituent pas de la même manière les différentes étapes du travail d’écriture. « Lorsque l’on rédige sur un écran, avec un clavier, on peut certes modifier en permanence son texte, mais ces changements ne laissent aucune trace, poursuit Claire Bustarret. L’histoire du document est inscrite quelque part, sur un programme, dans la machine, mais elle n’est pas accessible au rédacteur : les brouillons sont invisibles. Avec un stylo et un papier, rien n’est effacé : on conserve les traces matérielles de son travail. Les ratures, les corrections, les griffonnages et les collages sont la mémoire physique, à la fois visuelle et tactile, des différents moments qui ont rythmé l’écriture. »

Le passage du stylo au clavier est donc loin d’être une simple affaire d’outil. Modifie-t-il pour autant en profondeur notre rapport à l’écriture ou à la lecture ? En aucune manière, répondent les partisans du clavier. « Ce que nous demandons à l’écriture, c’est l’automaticité cognitive, la capacité de penser le plus rapidement possible, libéré des contraintes que nous impose l’outil qui nous permet de conserver une trace de nos pensées, estime l’essayiste américaine Anne Trubek dans un article. (…) C’est cela que nous promet le clavier. Il nous permet d’aller plus vite – pas parce que nous voulons que tout aille plus vite, mais pour la raison inverse : nous voulons avoir plus de temps pour penser. »

« Le tracé des lettres à la main améliore sensiblement la reconnaissance des lettres »

Comme tous les partisans de la suppression de l’apprentissage de l’écriture cursive aux Etats-Unis, Anne Trubek fait valoir les incontestables avantages du clavier – la rapidité de la frappe, la souplesse du copier-coller, l’utilité de la correction orthographique, la lisibilité des textes, la clarté de la présentation. « Le fait de taper, mes doigts dansant magiquement sur le clavier, libérés de tout effort conscient, me surprendra toujours, explique-t-elle. La dactylographie est l’une des illustrations éclatantes du principe de l’automaticité cognitive, la vitesse d’exécution suivant le rythme de la vitesse de la cognition. »

Certains spécialistes des neurosciences sont cependant perplexes : ils estiment que l’abandon de l’écriture manuscrite aura des conséquences sur l’apprentissage de la lecture. « Le tracé des lettres à la main améliore sensiblement la reconnaissance des lettres, explique Edouard Gentaz.Marieke Longchamp et Jean-Luc Velay, deux chercheurs du laboratoire de neurosciences cognitives du CNRS et de l’université Aix-Marseille, ont mené une étude auprès de 76 enfants âgés de 3 à 5 ans : le groupe qui avait appris à dessiner les lettres à la main les reconnaissait mieux que le groupe qui les avait apprises en tapant sur un clavier. Ils ont mené le même travail auprès d’adultes à qui on apprenait des caractères bengalis ou tamouls : ceux qui avaient appris à les tracer au stylo les mémorisaient mieux que ceux qui les avaient tapés au clavier. »

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« Mémoire du corps »

Si le tracé manuel de la lettre améliore la connaissance de l’alphabet, c’est parce que nous avons une véritable « mémoire du corps », explique Edouard Gentaz. « Après un accident vasculaire cérébral, certaines personnes ont du mal à lire. Pour qu’ils se remémorent l’alphabet, on leur fait dessiner des lettres avec le doigt – et souvent, ça marche, le geste réveille le souvenir ! Cette mémoire du corps, on la voit à l’œuvre dansL’Enfant sauvage, le film de François Truffaut : pour enseigner l’alphabet à Victor, l’enfant de l’Aveyron, le docteur Itard lui fait toucher des lettres en relief avec les doigts. Cette idée de la mémoire du mouvement inspire aussi la pédagogie de Maria Montessori. »

Si l’apprentissage de l’écriture manuscrite semble jouer un rôle important dans la lecture, nul ne sait en revanche si l’outil modifie la qualité d’un texte. S’exprime-t-on plus librement, plus efficacement, plus clairement avec un stylo qu’avec un clavier ? Le cerveau fonctionne-t-il différemment en fonction des outils ? Certaines études semblent le laisser penser. Dans un article publié en avril dans la revue Psychological Science, deux chercheurs américains, Pam Mueller et Daniel Oppenheimer, affirment ainsi que la prise de notes au stylo permet de mieux s’approprier un cours que la prise de notes au clavier.

Beaucoup de chercheurs refusent de tirer des conclusions

Menées auprès d’un peu plus de 300 étudiants de Princeton et de Californie, leurs études montrent que les élèves qui prennent des notes à la main répondent plus facilement aux questions complexes sur le cours que ceux qui ont utilisé un ordinateur. Selon les scientifiques, l’explication est simple : lors de la prise de notes, les adeptes du stylo reformulent les cours dans leurs écrits, ce qui les oblige à mener un premier travail de synthèse et de compréhension. Les utilisateurs du clavier ont tendance, au contraire, à prendre beaucoup de notes et à saisir des transcriptions littérales, ce qui les priverait de ce précieux travail de réflexion.

Beaucoup de chercheurs refusent cependant de tirer des conclusions de ces travaux : nul ne sait, par exemple, si les étudiants qui travaillaient sur ordinateur avaient la même aisance avec leur clavier que les étudiants avec leur main. Si ce n’était pas le cas, peut-être ont-ils choisi le verbatim parce qu’une partie de leur concentration était absorbée par la recherche des touches. « Il faut être prudent, précise Edouard Gentaz. Cette expérience n’a pas été rééditée, et il se peut qu’il y ait des biais. A ma connaissance, il n’existe pas encore de travaux qui prouvent que l’utilisation du stylo ou du clavier modifie la manière dont on conçoit un texte ou dont on organise sa pensée. »

La France a choisi d’insister sur l’écriture « attachée »

Dans le doute, la France a suivi un chemin inverse de celui emprunté par les Etats-Unis. Au début des années 2000, alors que les ordinateurs envahissaient les salles de classe américaines, le ministère de l’éducation nationale français demandait aux professeurs de commencer l’apprentissage de l’écriture cursive dès la fin de la maternelle. « On a longtemps méconnu la portée et l’importance de l’écriture manuscrite, qui était considérée comme une activité un peu routinière, se souvient Viviane Bouysse, inspectrice générale de l’éducation nationale. Au début des années 2000, grâce aux travaux neuroscientifiques, on a compris en quoi son apprentissage constitue en fait un moment-clé de l’éveil cognitif. »

Plutôt que de s’orienter vers le script et le clavier, la France a choisi d’insister sur l’écriture « attachée ». « En liant les lettres les unes aux autres, l’enfant acquiert l’image du bloc que représente le mot, et donc, son orthographe,poursuit Viviane Bouysse. C’est important dans un pays où l’orthographe est si complexe ! En revanche, les modèles d’écriture scolaire de 2013 ont simplifié les majuscules ornées. Elles étaient si difficiles à dessiner que leur apprentissage était un peu tardif – en général, au CE1. C’est un tort. Il faut les apprendre tôt, parce qu’elles ont une fonction importante : elles indiquent un nom propre ou le début d’une phrase. Aujourd’hui, les boucles sont moins ornées mais les enfants comprennent plus vite le sens de la majuscule. »

« Il y a une danse de l’écriture »

En France, le maintien de l’apprentissage du cursif à l’école semble donc acquis. Cette politique ne suffit pas à rassurer les partisans de l’écriture manuscrite, qui regrettent déjà la puissance expressive des pleins et des déliés. « Dans les boucles du A majuscule orné, on ne se contente pas d’écrire une lettre : on dessine, on apprend l’harmonie, l’équilibre, les rondeurs, estime le psychiatre Roland Jouvent. Il y a une danse de l’écriture, une mélodie du message, qui ajoute de l’émotion dans les textes. C’est d’ailleurs pour retrouver cette poésie que l’on a inventé, dans les SMS, les émoticones, ces petits signes graphiques qui nous indiquent un sourire ou une déception. »

L’écriture, de fait, a toujours été considérée comme un signe d’expression de la personnalité : dans ses livres, l’historien Philippe Artières a exploré la manière dont les médecins et les policiers, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, décryptaient, dans le dessin des lettres, les signes de déviance des fous ou des délinquants. « Avec l’écriture manuscrite, on se rapproche de l’intimité de celui qui a tracé les mots, poursuit Roland Jouvent. C’est pour cela qu’on est plus ému par un manuscrit de Verlaine que par le même poème, en caractères d’imprimerie, dans un livre. Chaque écriture est différente, elle a une gestuelle émotionnelle, un charme qui lui est propre. »D’où le rapport narcissique que nous entretenons souvent avec notre propre calligraphie.

Les arts graphiques et la calligraphie se portent très bien

Malgré l’omniprésence des ordinateurs, Edouard Gentaz ne croit cependant pas à la disparition de l’écriture manuscrite. « Les écrans tactiles et les stylets permettront au geste de revenirLe clavier n’est peut-être qu’un moment de passage. » « L’écriture manuelle reste très présente dans les pratiques quotidiennes, renchérit Claire Bustarret. Les gens écrivent à la main plus souvent qu’ils ne le croient, ne serait-ce que pour remplir un formulaire ou rédiger une étiquette pour un pot de confiture. L’écriture est d’ailleurs bien vivante dans notre environnement, du graphisme publicitaire ou signalétique aux graffitis de la rue ou divers écrits de contestation. » Les arts graphiques et la calligraphie se portent d’ailleurs très bien. Peut-être parce qu’ils compensent, à leur manière, la sécheresse du clavier".

Par Anne Chemin, publié par LE MONDE CULTURE ET IDEES | 13.11.2014

À LIRE

« La Police de l’écriture. L’invention de la délinquance graphique » (La Découverte, 2013).

« Clinique de l’écriture. Une histoire du regard médical sur l’écriture » (« La Découverte Poche », 2013), de Philippe Artières.

« Clavier ou stylo : Comment apprendre à écrire ? », de Jean-Luc Velay et Marieke Longcamp (« L’Essentiel Cerveau & Psycho », n° 11, août-octobre 2012).

« Couper, coller dans les manuscrits de travail du XVIIIe au XXe siècle », de Claire Bustarret, in « Lieux de savoir 2. Les mains de l’intellect », sous la direction de Christian Jacob (Albin Michel, 2011).

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