Sacré Voltaire !

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Plus de deux siècles après sa mort, l'auteur de Zadig incarne toujours la lutte contre le fanatisme. Une figure plus complexe qu'il n'y paraît. Gavroche avait beau dire que si le peuple français est ce qu'il est, « c'est la faute à Voltaire, c'est la faute à Rousseau », le fait est que depuis les récents attentats, c'est Voltaire et non Rousseau qui triomphe. On s'arrache depuis jeudi son Traité sur la tolérance. 2015, année Voltaire ? Ce ne sera pas la première fois que le philosophe de Ferney incarne le combat contre l'obscurantisme, écrit Jacques de Saint Victor. Un siècle avant le J'accuse de Zola, en faveur de Dreyfus, Voltaire a symbolisé le pouvoir de l'écrivain qui, par sa plume, s'est levé contre ceux qui tentaient de faire triompher les préjugés. Église catholique, monarques absolus, religion juive ou musulmane, il n'a épargné aucun pouvoir établi. La même raison qui en a fait le premier « panthéonisé » de la Révolution après Mirabeau explique pourquoi on se tourne aujourd'hui vers lui.

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L'islamisme radical nous replonge dans un monde qu'on aurait pu croire disparu en Occident depuis «le siècle de Voltaire». Or, dès la révolution iranienne de 1979, il n'a pas fallu attendre longtemps pour que l'esprit soit à nouveau objet d'inquisition ; que la religion l'emporte sur la liberté. La fatwa lancée par les mollahs contre Les Versets sataniques de , à la fin des années 1980, a d'abord surpris. En Europe, ce genre de « condamnations judiciaires » émanant « d'autorités » religieuses était oublié depuis les pires heures de l'Inquisition espagnole. Bien avant que Voltaire ne voie le jour. On s'interrogea. Fallait-il prendre vraiment au sérieux cette fatwa improbable en Occident ? Par peur du « choc des civilisations » , beaucoup, tout en soutenant l'auteur des Versets sataniques, suggéraient de ne pas « provoquer » les islamistes. On espérait que les choses s'arrangent. Du respect des consciences à l'acceptation du pire...

dessin charlie 2Car les « condamnations judiciaires » lancées par quelques autorités religieuses, ici ou ailleurs, n'ont cessé de se multiplier. Il y a eu l'interdiction de la pièce de Voltaire, Mahomet, à Genève en 1993, puis l'affaire Redecker, en 2006, où il a fallu cacher un professeur de lycée pour une tribune sur l'islam parue dans Le Figaro, et maintenant l'atroce massacre contre Charlie Hebdo, après un attentat au cocktail Molotov en novembre 2011. À cette époque, certains bons esprits étaient très loin de se déclarer « Je suis Charlie » . Un comique célèbre déclarait que « « Charlie Hebdo » , ce n'est pas mes copains » ; et certaines pétitions refusaient de s'apitoyer sur le sort du journal, en considérant qu'il participait « en publiant des dessins antimusulmans, à la confusion générale » , voire « à la lepénisation des esprits » .
Trop d'aveuglement, de déni... Il semble que, cette fois-ci, après le bilan macabre des tueries, une étape majeure soit franchie. Le voile se déchire sur les menaces de l'islamisme radical, et l'opinion ne veut plus céder aux intimidations univoques de certains. Dans ce contexte, Voltaire redevient une boussole. Face à l'intolérance ouverte ou larvée, celui qui préfigure « l'intellectuel » avant la lettre a fixé la route : l'ironie, la dérision, la remise en cause du sacré sont les seules réponses à tous ceux qui brandissent les foudres du « blasphème » ou de l'anathème.

Plus de deux siècles après la mort de Voltaire, il n'y a plus de despotes éclairés, ni de monarques absolus, ni la Sainte Inquisition, ni, bien sûr, les totalitarismes effrayants du « court XXe siècle » . La tradition s'était prise en Occident de respecter les oeuvres de l'esprit, plus ou moins raffinées, là n'est pas la question. On connaît le mot du général de Gaulle, lorsque des serviteurs zélés lui proposèrent de poursuivre Sartre après le Manifeste des 121 en faveur de l'insoumission durant la guerre d'Algérie. De Gaulle écarta cette intimidation judiciaire en affirmant : « On n'emprisonne pas Voltaire. » Mais notre société procédurière a oublié cette évidence. Et l'intolérance est de retour. Voltaire, ce « grand libérateur de l'esprit » , comme disait Nietzsche, s'impose à nouveau.
Plus que tout autre, il symbolise avec Zola la liberté d'opinion. C'est peut-être même son premier titre de gloire. On connaît le mot cruel de Paul Valéry : si Voltaire était mort à soixante ans, il serait à peu près oublié aujourd'hui. Il n'a ni la profondeur politique de Rousseau ou de Montesquieu, ni la puissance philosophique de Kant, ni le génie romanesque de Laclos. C'est avant tout un styliste hors pair, comme en témoigne son immense correspondance qui a inspiré la plupart de nos grands écrivains, de Stendhal à Anatole France, en passant par Flaubert. Mais, à l'exception de quelques contes philosophiques, comme Candide ou Zadig, il faut bien dire qu'on le délaissait. Il n'est ni Balzac, ni Stendhal. Qui consulte encore ses hagiographies du Roi-Soleil (Le Siècle de Louis XIV) ou d'Henri IV avec son épopée en dix chants à la gloire de la tolérance (La Henriade) ? Et que dire de ses pièces de théâtre, dont il était si fier et qui sont presque toutes tombées dans l'oubli, à l'exception bien sûr de son Mahomet qui suscite un engouement biaisé.

dessin 6En réalité, le philosophe de Ferney a forgé sa statue de commandeur en se lançant, sur le tard, à près de soixante-dix ans, dans la défense de victimes d'erreurs judiciaires, avec l'avocat Élie de Beaumont. Il se mobilisa d'abord pour le protestant Calas, accusé par le parlement de Toulouse d'avoir assassiné son fils parce qu'il s'était converti au catholicisme. Il inondera l'Europe de courriers pour sensibiliser les grands au sort de cette famille de protestants qu'il tenait, en privé, pour des « imbéciles » . Et, miracle, cette frénésie littéraire portera ses fruits. Voltaire obtiendra de Louis XV une pension pour la veuve de Calas. Il récidivera avec Sirven, le chevalier de La Barre, le comte de Lally, etc. Courageux et clairvoyant, il deviendra le symbole du combat de la raison contre la barbarie. Et son message est d'une très grande lucidité. Ne partageant nullement l'optimisme de ses disciples comme Condorcet, il est obsédé par la fragilité du processus de civilisation. Il sait, comme il l'écrit dans ses Lettres philosophiques, que « toutes les académies de l'univers ne changeront rien à la croyance du peuple » . Et il n'a pas pour la « vile populace » beaucoup d'estime. La gauche a même longtemps eu du mal avec cet auteur qui fit l'éloge du luxe (contre la frugalité spartiate et républicaine de Rousseau) et spécula dans le trafic d'esclaves.
Mais son combat pour la liberté d'opinion lui vaut d'être entièrement pardonné. Il entendait « écraser l'infâme » , « Écrinf' » , comme il disait à propos des dogmes. Et il le reconnaît : « Je fais la guerre. » Dans ces conditions, qu'importe qu'il n'ait jamais prononcé la phrase fameuse laissant croire qu'il se ferait tuer pour laisser à son adversaire le droit de s'exprimer. La belle blague !
Voltaire était à l'opposé de ce beau procédé libéral. Il était prêt à tous les mauvais tours pour pourfendre ses adversaires. Il a persécuté Rousseau, humilié Fréron, piétiné Le Franc de Pompignan, le père naturel d'Olympe de Gouges. Il utilisait l'abbé Morellet pour ses croisades. « Mords-les » ! Musset a parlé du « sourire hideux » de Voltaire car le poète romantique n'appréciait pas ce ton caustique d'une star d'aujourd'hui - tout sourire sur scène et impitoyable en privé - qui a, selon lui, gâté l'esprit français, jadis plutôt franc et généreux. Et lorsqu'un étranger lance : « c'est un trait très français » , notre orgueil national croit y percevoir un compliment. C'est au contraire souvent une pique contre notre légendaire mépris « voltairien » .

Baudelaire écrivait dans Le Spleen de Paris : « Je m'ennuie en France car tout le monde y ressemble à Voltaire. » Tout le monde ? Peut-être ne faudrait-il pas confondre les fils de Voltaire avec ses « bâtards » à la Homais. En 1992, l'écrivain John Saul faisait paraître un livre intitulé Les Bâtards de Voltaire, dans lequel il dénonçait la dictature de la raison en Occident à travers le triomphe d'une pensée managériale déshumanisée. Il y voyait le fruit des héritiers abâtardis de la sèche raison voltairienne. Il n'avait pas entièrement tort. Triste époque, confrontée aux derniers attentats islamistes, qui nous ramène à des questions hélas trop simplistes. Faut-il aujourd'hui se résigner à n'avoir d'autre choix que d'être les bâtards de Voltaire ou ceux de la barbarie ?

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Par Jacques de Saint Victor, Le Figaro du 15 janvier 2015
http://www.lefigaro.fr/culture/

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